Dans ce deuxième opus, je voudrais m'intéresser aux motivations du généalogiste. Pourquoi a-t-il entrepris "sa" généalogie ? Je m'appuierais sur 3 documents, celui publié par Denis Beauregard et qui semble inchangé depuis octobre 2003 (d'après WaybackMachine qui indexe son site depuis l'an 2000), celui de Geneawiki (inchangé depuis février 2007 sur le paragraphe Quelques bonnes raisons de faire sa généalogie d'après son historique des versions) et celui de l'enquête du blog Scribavita de décembre 2017

Quelques précautions liminaires

Sous réserve qu'elles soient partagées par les contemporains de l'époque de rédaction, ces motivations (et surtout leur variation temporelle) est sans doute la marque d'une évolution des mentalités. Comme les dénominations ne sont pas constantes et que le simple nombre de motivations évoquées varie d'un document à l'autre (respectivement 8, 19 et 12), j'essayerais de faire des regroupements, qui seront forcément subjectifs, je prie le lecteur de m'en excuser. J'adopte les 4 grands thèmes qu'a dégagé Scribavita pour la suite de ce billet. Enfin aucun de ces documents n'a priorisé les motivations et je pense qu'il faut en faire de même, donc même si je mets l'emphase sur une évolution cela ne veut pas dire que c'est une raison plus importante.

Les Motivations

Thème n°1 : la généalogie pour mieux connaître ses ancêtres : découvrir ses ancêtres, leurs noms, leurs lieux de vie, se créer un lien intime à eux.
C'est un thème constant dans les 3 documents, On est sur un thème relativement égoïste puisque ce sont "nos" ancêtres et "notre" lien à eux.

Thème n°2 : la généalogie dans l'histoire : cConnaître les conditions de vie de nos ancêtres, le lien avec géographie et histoire, remonter le plus loin possible, mettre à l'honneur des hommes et femmes morts pour la Nation, la Liberté...
C'est un thème qui se développe tout au long des 3 documents, un peu comme si soit le sujet allait de soi en 2003 et ne méritait pas beaucoup d'être exprimé ou comme si le fait que la recherche soit de plus en plus facile amène à se poser de plus en plus de questions qui étaient annexes dans un premier temps. On est sur un thème beaucoup plus altruiste car le passage dans l'histoire et la géographie impliquent de s'intéresser à des choses communes.

Thème n°3 : la généalogie dans votre rapport à vous même et aux autres : le plaisir de jouer au détective, retrouver des trésors, reconstituer un casse-tête, tordre le cou à certaines légendes familiales, apaiser des discordes, parfois séculaires, en retenant la vérité historique des faits, résoudre des secrets de famille.
On voit un net glissement des thématiques entre les différents documents, en 2003 l'aspect recherche, est présent dans 3 des 8 raisons évoquées. En 2017 ce n'est plus que 1 parmi 12. La résolution des secrets de famille est d'abord envisagée très positivement en 2007 (légendes familiales, apaisement des discordes) pour ne garder plus récemment que les notions d'enfants adultérins, alors que cette notion relève principalement du fantasme et de la légende urbaine, comme nous le rappelle cet article de Slate, les taux réels étant de l'ordre de 0.5%. On est sur un thème relativement égoïste également

Thème n°4 : la généalogie en lien avec les autres et la société : trouver/rencontrer des cousins, entretenir le lien social en partageant avec d'autres familles des histoires communes, découvrir si on descend d'un roi et d'un pendu comme le dit La Bruyère, comprendre que le racisme est dénué de tout fondement, trouver un cousinage avec une célébrité, partager ses découvertes,
On est sur un thème très altruiste ou le partage et l'humilité sont de mise, il n'y a peut-être que le cousinage avec une célébrité qui peut flatter l'égo, mais d'après l’enquête de 2017, ça ne concerne que 25% des sondés.

Une phrase "Savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va" semble être centrale. Elle est la reformulation de plusieurs citations qui n'ont pas été écrites pour la généalogie

  • celle de l'historien Fernand Braudel "pour espérer, pour aller de l’avant, il faut savoir aussi d’où l’on vient" (dans la préface de : "Histoire de l'Afrique noire", Hatier, 1972)
  • celle du député européen Otto von Habsburg "Celui qui ne sait pas d'où il vient ne peut savoir où il va car il ne sait pas où il est. En ce sens, le passé est la rampe de lancement vers l'avenir" (dans "Le nouveau défi européen", Fayard 2007), souvent attribué par erreur à Otto von Bismarck.

L'exploitation généalogique qui en est faite change de sens suivant les époques et donc traverse ces thèmes. En 2003 pour Denis Beauregard c'était "on n'en apprend pas beaucoup plus sur nos proches, mais, parfois, une anecdote savoureuse aurait été perdue si nous n'avions pas fait d'entrevue avec les aînés" plutôt dans les thèmes 1 ou 2, en 2007 pour les auteurs de Geneawiki c'était "faire de la Psycho Généalogie" et "mieux connaître d'éventuelles pathologies familiales", dans le thème 3, et enfin en 2017 c'est "pour mieux se connaître" (un thème récurrent dans le développement personnel) dans le thème 3 encore.

Ce qui me surprend est finalement la non présence dans les motivations évoquées par ces 3 documents de l'aspect associatif, du bénévolat. Un grand nombre de personnes participent à des associations généalogiques et il y a surement une motivation. Je suggère à ceux qui voudront faire une prochaine enquête de ne pas oublier ce point.

Quelques remarques pour finir

L'arrivée de la généalogie génétique renforce encore ce point. Il suffit de voir les visuels de la campagne de communication "Mon ADN Mes Origines Mon Droit" de DNA-Pass pour se rendre compte du fait que le côté égoïste est exacerbé. "Mon" est utilisé 3 fois. On se rappellera que la CNIL considère les données ADN non pas comme personnelles mais pluripersonnelles.

Pour mieux comprendre les ressorts qu'emploient les techniques de développement personnel je vous invite à lire cet article du magazine Psychologies. On y lit en filigrane que chacun doit travailler à pacifier les situations créées pas ses ancêtres, comme si ce n'étaient pas également ceux de tout un tas d'autres personnes.