Tout d'abord, ne nous méprenons pas, nous ne plaçons pas notre opposition aux tests ADN dans le cadre des adoptions ou des naissances sous X qui sont des problèmes sociétaux pour lequel le droit à connaitre ses origines ne doit pas dépendre d'un outil mais d'un choix de société à traiter par la prochaine loi de bioéthique. J'invite ceux qui s'intéressent au sujet à lire l'avis du professeur Stéphane Viville de faculté de médecine de Strasbourg.

Revenons à la vidéo de TF1. Que nous montre-elle ? Pour moi deux choses sur lesquelles je souhaiterais réagir. La première est que le rapport à la généalogie est en train de changer et la deuxième que l'on ne trouve pas d'ancêtres par l'ADN mais des cousins.

Je vais commencer par le premier aspect, le changement. La motivation de l'interviewée pour faire un test ADN semble venir du fait que pour sa branche suisse, les archives ne sont pas en ligne. Comme nous le laissions entendre dans cet article du blog, les français se sont habitués à une démarche généalogique qui ne confronte plus l'usager aux lieux de vie de leurs ancêtres. Avant les 5 dernières années il n'était pas possible de chercher sa généalogie sans se déplacer au moins un peu, et il y a 15 ans c'était obligatoire ! Il me semble particulièrement utile de rappeler que la France est particulièrement privilégiée et que les pays voisins n'ont que rarement des archives en ligne, cela impose donc de continuer à faire de la généalogie "à l'ancienne" en se déplaçant (dans son cas aux archives cantonales de Fribourg). Par chance sa démarche fonctionne et elle trouve une cousine américaine (à la 4e génération si je lis correctement l'arbre présenté durant le reportage). Il ne semble pas que ça lui permette de trouver quelques ancêtres, mais si elle lit cet article, je l'invite à compléter.

Venons-en donc au deuxième point, comme dit au paragraphe précédent, un test ADN peut permettre de trouver directement des cousins mais pas des ancêtres. Si les cousins ont eux-même fait de la généalogie on peut alors trouver des ancêtres, s'ils ont bien fait leur travail ils auront noté les sources (et je vous invite à relire notre fil sur le sujet des sources 1, 2, 3) et nous pourrons alors essayer d'avoir plus d'infos. Mais si les archives ne sont pas en ligne, on en revient au premier point, il va falloir se déplacer. La question suivante qui me taraude est mais quelle est la base scientifique de ces cousinages, ou autrement dit combien de gènes héritons-nous de nos ancêtres ?

Comme le montre cet article du blog Généalogie Génétique, au dela de la 6e génération il y a une forte probabilité que nous n’héritions d’aucun segment de chromosome de l'un de nos ancêtres. Cela s'ajoute au fait que les parts des génomes des ancêtres du côté maternel sont davantage représentés que ceux du côté paternel. Donc tout ceci fait que deux cousins ayant tous deux une connaissance exacte de leur lien et pour l'ascendance desquels il n'y a pas d'adultère, peuvent n'avoir aucune séquence en commun. Encore une fois l'ADN n'est pas l'outil de certitude absolue que l'on nous présente.

En prenant l'autre côté de la pièce, cela signifie également que l'ADN de vos cousins au 3e degré peut facilement amener jusqu'à vous. Dans la population américaine de 325 millions d'habitants où 15 millions de personnes ont fait un test ADN récréatif, environ 60% de la population ayant des ancêtres européens est identifiable selon cet article de NBC

On pourrait penser que les tests ADN auraient la même vertu que bien des généalogies, montrer que nous sommes tous liés ("Mitakuye Oyasin" disent les sioux Dakota) mais un article d'informations relayé sur Orange nous plonge dans le désarroi:

  • les sociologues Joan Donovan et Aaron Panofsky de l'université de Californie ont montré que les suprématistes blancs, confrontés à la découverte d'ancêtres noirs, mettaient en place des mécanismes de contournement remettant en cause les résultats ou les réinterprétant.
  • le spécialiste de droit de la santé à l'université d'Alberta (Canada), Timothy Caulfield, , estime que les sociétés de généalogie "vendent un message marketing aux accents racistes ... Ces services vendent l'idée que les différences biologiques ont un sens, qu'à un niveau fondamental, votre biologie définit ce que vous êtes", dit-il à l'AFP.
  • l'anthropologue John Edward Terrell s'est ému dans la revue Sapiens que ces services ravivent le concept de "race" sous une forme moderne. "Les races humaines sont une invention humaine. Remplacer le vieux terme race par les mots "ancêtres" ou "héritage" peut sembler être un progrès mais ça ne l'est pas", a-t-il jugé.

Nous n'en sommes cependant pas encore à ce que l'écrivain américain Richard Powers appelle dans un texte d’anticipation humoristique publié en 2006 la géno-concaténation "Vers 2030, grâce aux progrès accomplis dans le décodage du génome humain et à la multiplication des bases de données génétiques du genre humain, fut inventé le géno-concaténateur, premier instrument d’analyse au monde susceptible d’être instantanément mis en service. Deux individus quelconques acceptant de fournir un échantillon d’ADN purent ainsi apprendre à quel degré exact ils étaient apparentés…" et il évoque les nouvelles formes de biosocialité que le nouvel instrument permettrait d’établir. Sommes-nous prêts pour une telle société ?

Pour tous ceux qui voudraient se faire un avis scientifique sur l'ADN généalogique, je ne saurais trop recommander l'étude publiée dans la revue d'anthropologie Civilisations par Jean-Luc Bonniol professeur émérite d’anthropologie à l'université Aix-Marseille, et Pierre Darlu directeur de recherche émérite (CNRS) dans l’UMR 7206 Éco‑anthropologie et ethnobiologie, au Musée de l’Homme et intitulée : l’ADN au service d’une nouvelle quête des ancêtres ?. Nous ne sommes pas les seuls à être très critiques vis-à-vis de cet usage récréatif de l'ADN. Vous pouvez également lire l'article de Wedemain sur le hacking des données d'ADN généalogique. Je vous rappelle leur conclusion : un point central, rappelée par Christophe Dessimoz (professeur de bio-informatique à l’Université de Lausanne), devrait nous faire prendre conscience de l'importance de ces petits bouts de fils entrelacés qui déterminent qui nous sommes : "Lorsqu'un numéro de carte de crédit ou un mot de passe est dérobé, il peut être régénéré. Pas notre ADN qui, lui, est unique." ... et ce, alors que la fiabilité de ces tests fait encore largement débat. Pour savoir si l'on est plutôt 60 % celte ou 7 % gaulois, le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?