Il faut être un peu malade pour se lancer dans la réalisation de sa généalogie. Il faut l'être encore un peu plus pour se lancer dans l'aventure du dépouillement des registres. Je crois qu'il faut être encore plus masochiste pour se lancer dans le dépouillement de documents dont vous savez pertinemment que vous ne trouverez rien pour vous. Mais voilà la fièvre de l'entraide nous conduit sur de drôles de chemins. Je vais donc vous raconter celle de la base que j'ai constituée sur les MPLF (Morts Pour La France) 14/18 cités à Lyon.

Lorsque Alain Girod lance son second appel à la recherche de l'inconnu de Saulcy nous sommes une petite équipe à se lancer dans l'aventure. C'est au cours de cette recherche que j'ai eu l'occasion de me rendre aux archives municipales de Lyon.

Ayant fait ma recherche d'acte de naissance sur microfilm sur certains soldats je m'apprêtais à repartir quand Monsieur Maire, le responsable de la salle de lecture de l'époque, m'a demandé si j'avais trouvé ce que je cherchais et s'il pouvait m'aider. Je lui ai raconté la recherche que nous venions de lancer sur Internet et de l'état des recherches. C'est alors qu'il me signale un dossier qui pourrait peut-être m'aider dans la recherche. Ce jour là je prends rendez-vous une semaine plus tard sachant que j'aurais probablement d'autres actes à chercher dans ce cadre, et nous convenons qu'il sortira une boite pour examiner le contenu et l'utilité potentielle de cette source.

Cette source était en fait un dépôt des anciennes Pompes Funèbres de la ville. Ce service, municipal pendant très longtemps avait hérité d'un fichier dressé par la ville après la Grande Guerre. Elles avaient déposé aux archives un lot de cartons qui les encombraient lors du passage à la concurrence de ce secteur économique. Cette série de documents a pris la cote WP1576 et est constituée de 41 boites. Pour information la boite 41 contient des modèles d'ornements pour les tombes des MPLF.

Nous avons donc regardé le contenu des cartons en ciblant un peu la période qui m'intéressait à savoir 1914-1918. Nous avons découvert des fiches cartonnées remplies d'informations sur les soldats morts durant ce conflit. En regardant de plus prêt nous vîmes que les informations portées étaient plus riches que celles de Mémoire Des Hommes qui venait d'ouvrir. Pour rappel à l'époque l'accès à 14/18 était toléré alors que les conflits suivant étaient interdits. Les choses ont bien évoluées depuis. Ayant de suite compris l'importance généalogique du fond je proposais le marché de numériser l'ensemble des documents accessibles et d'assurer le dépouillement. Nous étions courant 2004.

Je remettais une copie de la numérisation des fiches afin que le travail ne soit pas perdu. Au cours du premier trimestre 2005 tout était numérisé il ne restait plus qu'à dépouiller. La numérisation s'est faite avec un support en plexiglass, que m'avait confectionné un cousin pour faciliter le travail de numérisation que j'avais entrepris par ailleurs, un appareil photo numérique Olympus de 2,1 millions de pixels, une lampe de bureau à lampe froide, trois cartes mémoires pour le stockage des clichés et un ordinateur portable avec un disque dur de 80 Go.

Voilà comment une obscure cote d'archive fait surface et devient un trésor pour de nombreux chercheurs.

La transcription des informations m'a demandé de réfléchir au contenu des fiches et à leur présentation finale au chercheur. Je ne voulais faire aucune rétention d'information donc tout devait être disponible. Un problème de taille se présentait mes moyens financiers ne me permettaient pas de mettre à disposition l'ensemble des clichés (cela n'a pas changé). Ayant déjà construit des tables pour d'autres dépouillements je savais que plus il y a de champs plus il est facile de présenter les informations du simple fait que l'ordre de saisie de celle-ci ne présente pas d'importance seul l'ordre des champs est primordial. Sachant aussi qu'un manque de champs est irréparable du fait de la difficulté à scinder l'information contenue, la structure de la base de données s'est faite jour petit à petit.

La façon de présenter l'information a, elle aussi, influé sur le nombre de champs. En effet étais-je sûr de toujours saisir de la même façon une information ? Me connaissant je savais que le risque était grand d'avoir une multitude de variantes et ainsi est né l'idée d'un codage des lieux qui soit facile à mettre en place.

C'est ce codage qui sert à faire les tris proposés sur la page d'accueil. Hélas au bout de quelques boites je me suis rendu à l'évidence que j'avais omis un champ et je n'avais pas envie de recommencer le travail à zéro, j'ai donc décidé que le lieu de recrutement présent aléatoirement au début ne serait pas présent dans la base et c'est la seule information qui ne sera pas diffusée. Un jour si j'en ai le courage, je ne dis pas, je relirais les 13915 clichés et que je rajouterais ce champ.

En cours de route je me suis dit aussi qu'il serait intéressant de vérifier la suite logique des numéros présents sur la très grosse majorité des fiches ; je décidais donc de reprendre mon fichier et de mettre 1 ligne par numéro et par conséquent d'avoir un même soldat cité plusieurs fois. Ceci explique la différence entre les 14159 entrées et le nombre de clichés soit 244 doublons potentiels.

Pour présenter ce travail il me fallait approfondir mes connaissances en matière de site Internet et d'exploitation des bases de données sur le réseau. Le HTML ne répond absolument pas à la problématique posée. L'utilisation de PHP couplé à MySQL a été indispensable compte-tenu de ma faible compétence. Vive l'auto-formation. Souhaitant offrir des solutions de recherches simples et faciles à comprendre j'ai fait appel à deux membres de FGW pour m'aider à mettre en place les cartes pour l'interrogation géographique qui s'est imposée comme indispensable. Frédéric Beziaud et Franck David-Henriet auront été mes professeurs pour corriger mes nombreuses bêtises, qu'ils en soient de nouveaux remerciés ici.

Si au départ je pensais n'avoir que des Lyonnais je me suis vite rendu-compte que nombre de soldats n'avaient rien à voir avec Lyon et sa région ! En effet nous avions de nombreuses familles des pays « envahis » qui étaient réfugiées à Lyon comme dans bien d'autres endroits de notre pays. Comme on peut le constater sur la carte des lieux de naissances et celle des domiciles toute la France ou presque est concernée. Cette base devient donc une source non négligeable pour repérer des déplacements inexpliqués de prime abord.

Les fiches contenant les adresses des personnes prévenues je me suis dit que cette information pouvait être exploitée autrement. Je pensais à la possibilité qu'offre le projet de carte libre OSM (OpenStreetMap) de représenter des lieux précis sur une carte de la même façon que Google le fait mais avec des sources non libres. En conséquence j'ai donc éclaté l'information en trois champs dans ce but lointain.

Les fiches donnent aussi les professions des soldats et cela me donne l'idée de faire une étude sur cet aspect sociologique. Sachant que la théorie des grands nombres utilisée en statistique dit qu'au delà de 1000 personnes interrogées la variation des réponses à une même question est infime nous voyons qu'il est possible de faire une analyse pointue de la population des grandes villes de France à la veille de ce conflit mondial. Je ne prétendrais pas à une infaillibilité des résultats n'étant pas professionnel mais je pense que la vérité ne sera pas forcément loin.

J'entends encore ma grand-mère me dire « À quoi cela peut-il bien te servir ? » La réponse est claire à titre privé à RIEN, mais à titre collectif à un immense devoir de mémoire par la conservation de nos archives et leur diffusion au plus grand nombre. Combien d'entre-nous ont été voir ce qu'il y avait dans les archives de leur commune ? Je dirais bien peu et pourtant il y a des trésors à dénicher. Les archives départementales sont notre quotidien mais nos archives communales sont souvent bien plus riches et il suffit que nous le voulions pour les faire sortir de leur anonymat. Nous avons un devoir de mémoire par rapports à nos ancêtres mais ce n'est pas qu'au travers des BMS-NMD qu'il faut le faire c'est aussi au travers de tout ce qui est à coté et qui a fait leur vie avec leurs joies et peines.

C'est ainsi que je sais que la ville de Villeurbanne, à coté de Lyon, possède un fichier proche de celui que je vous donne aujourd'hui. Il suffit bien souvent d'écouter et de partager sa passion, ou son travail, sur un sujet pour voir apparaître comme par magie des trésors.

L'avenir de cette base maintenant ? C'est à vous de la faire vivre en l'exploitant pour vos propres recherches, en allant chercher dans les dépôts communaux de telles pépites, en interrogeant les conservateurs, n'hésitez pas non plus à aller voir les bibliothèques, vous ferez de belles découvertes. Ce serait, pour moi, une belle réussite si cette base vous donne envie de voir ailleurs que dans votre arbre.

De mon coté je vais donc faire reposer les doigts, un peu, mais je vais vite reprendre le clavier pour analyser cette base dans tous les sens possibles et lui donner une autre vie. Le papier ou le carton c'est beau mais encore faut-il lui donner un sens. Je pense donc faire une analyse sur les professions présentes, étudier autant que faire ce peu les flux migratoires économiques et guerriers. Je ferais aussi des remarques sur ce que le fichier révèle sur cet après guerre et la façon dont les autorités ont cachés certaines vérités évidentes au vu de ce fichier. Donc non vous n'avez pas fini de me supporter.

Je ne sais quoi vous dire d'autres pour vous donner envie d'aller vous aussi fouiller ailleurs mais je puis vous assurer que la seule photographie présente dans le fichier à créé une forte émotion lors de sa numérisation tant j'avais peur de la saccager moralement, le papier étant encore en bon état, ce fut aussi le cas lorsque j'ai montré le résultat à toute l'équipe de la salle de lecture. Non nous n'avons pas pleuré mais nous sentions que nous avions quelque chose de rare et qu'il fallait impérativement le protéger. J'ai eu aussi des émotions lors des saisies au vu de lettres de parents ou amis. J'ai eu aussi de gros fous rires au vu de certaines fiches tellement les mots étaient plaisants et dérisoires dans le contexte. Des émotions j'en ai eu aussi en lisant les circonstances de la mort de certains soldats donnée avec moults détails.

C'est aussi cela notre devoir de préservation du patrimoine.