Opposons-nous à la privatisation des archives
Par Guillaume le lundi 24 mai 2010, 14:05 - Humeur - Lien permanent
L'appel à une généalogie libre prend encore plus de sens ces dernières semaines. En effet une des entreprises cotée en bourse du monde généalogique vient de publier un communiqué de presse pour s'inscrire parmi les candidats au grand emprunt en proposant de "numériser et de transcrire tout l’Etat-Civil français librement communicable [....] pour permettre à ses utilisateurs de retracer leur histoire familiale"
Si la démarche industrielle peut se comprendre, (la galette du grand emprunt est une manne que bon nombre d'entreprises souhaiteront capter), elle vient en contradiction avec deux points :
- la liberté d'accès réaffirmée par le ministre de la Culture
- la non-mention des archives dans les premières répartitions des 750 millions du grand emprunt
Mais les promesses n'engageant que ceux qui les écoutent, les généalogistes amateurs se doivent d'être prudents et d'analyser plus en avant la situation.
Suite à ce communiqué de presse une pétition a été lancée par le groupe racines70. Suite au commentaire n°381 de D. Pénisson du 12/05/2010 à 21:21 les initiateurs de la pétition, ont résolu d’en savoir un peu plus en se renseignant auprès de l’association des Archivistes de France qui ont confirmé que cette société a adressé des mises en demeure aux AD avec délais de réponse d'un mois afin de revendiquer toutes les images numériques des AD, sans aucune contrepartie, et sans aucune réserve possible, d'après un avis de la CADA autorisant l'accès libre à toutes les archives. Au début, la revendication ne portait que sur les recensements de population. Désormais, c’est tout l’état civil de plus de 75 ans qui est revendiqué…
On touche là le premier point critique. Des AD ayant numérisé et mis en ligne gratuitement pourront toujours arguer que leurs images sont déjà en accès libre, libre à cette société de reprendre les images. Pour les départements ayant déjà réalisé la numérisation mais pas encore la mise en ligne, cela voudrait dire, s'ils cèdent à cette injonction, qu'ils ont numérisé aux frais des contribuables départementaux mais que la mise en ligne payante serait effectuée par une société externe qui engrangera seule des bénéfices. Et il y a fort à parier que les départements qui n'ont pas engagé de numérisation risquent d'attendre les décisions sur le grand emprunt pour ne pas financer sans raison la numérisation. Restent ceux qui ont déjà mis en ligne mais de manière payante, ils risquent de ne pas être mieux lotis car ils vont devoir se créer leur propres concurrents sans que ceux-ci ne supportent le prix de la numérisation...
Second point critique, si la consultation des archives reste libre en salle, voire libre sur le net pour une cinquantaine de départements, on s'achemine quand même vers un nombre d'accès payants de plus en plus important. Ces accès payants constituent des exceptions à la loi du 7 messidor an II déjà évoquée ici qui prévoit le libre accès aux archives à l'article 37 : "Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts, aux jours et aux heures qui seront fixés, communication des pièces qu'ils renferment : elle leur sera donnée sans frais et sans déplacement, et avec les précautions convenables de surveillance." Certes, me direz-vous, mais l'accès reste libre par ailleurs. Cet argument fréquemment employé est assez jésuitique car il confond l'esprit et la lettre de la loi. Lorsque le législateur a prévu l'accès libre, il l'a prévu dans tous les cas d'accès existant à son époque. Pour continuer de vous convaincre, résonnons par l'absurde, que penseriez vous si on ne vous proposait que l'accès gratuit à la série X ou que l'accès gratuit le mardi matin, en vous expliquant que puisqu'il reste des accès libre, le droit est sauf. Vous pensez que c'est de la science fiction ? Mais non, ça s'est produit à deux pas de chez nous en 2004 : les archives cantonales de Berne ont limité l'accès libre à 3 jours non consécutifs par an et par personne malgré une pétition.
Nous continuons à affirmer notre soutien à une diffusion exclusivement gratuite des archives et notre opposition aux exceptions d'accès à la loi du 7 messidor an II et nous vous invitons à soutenir la pétition de racines70 en la diffusant et la signant. Vous pourrez également trouver d'autres opinions sur cette pétition sur ce blog qui s'insurge contre le hold-up du travail des bénévoles ou sur le blog de la RFG qui donne la parole aux différents protagonistes ici, là et là



Commentaires
Bonjour,
Le débat est décidément particulièrement houleux ces derniers temps. Actualité oblige !
Mais je crois également qu'avant de crier haro sur notrefamille.com, il faudrait analyser le texte de la candidature. Il y est clairement dit qu'un exemplaire de chaque document numérisé serait restitué aux services d'archives.
Je suis un farouche défenseur du libre accès aux archives numérisées et encore plus de leur libre réutilisation. Mais faisons attention à ce que nous disons. Au regard des textes du grand Emprunt, notrefamille.com me semble totalement fondé à postuler.
Le contexte actuel me rassure plutôt. La directive européenne de 2005 prévoit un accès libre et gratuit aux données numérisées. En 2009, le rapport Ory-Lavollée émet des recommandations pour la gratuité de la réutilisation des données lorsqu'elle se fait dans un but non commercial. Début 2010, la licence IP mentionne clairement la gratuité, ces derniers jours, M. Bélaval nous dit que "la gratuité est un aspect essentiel de l'accès aux données".
N'oublions également que tous ces textes permettent de faire payer les réutilisations commerciales. Enfin la loi de 1978 dit formellement que "La réutilisation d'informations publiques ne peut faire l'objet d'un droit d'exclusivité accordé à un tiers".
Enfin, si jamais notrefamille.com devait être bénéficiaire du grand emprunt (rappelons qu'il ne s'agit pour le moment que d'une candidature), tous les citoyens disposent d'un bon moyen de pression en cas de désaccord. Il suffit pour cela de ne pas souscrire à l'emprunt.
Quant aux mises en lignes payantes par les AD, à mon avis (tout ça est en cours de construction), elles ne dureront plus très longtemps. Je pense que la mise en ligne est une prolongation naturelle d'une des missions premières des services d'archives et doit donc être gratuite. On s'y dirige progressivement, reste encore à le formaliser.
Je suis d'accord avec Jordi, on a toujours tendance à s'emballer sous le coup de l'émotion, sans prendre la peine d'analyser le sujet en profondeur. Cela me rappelle d'autre débat vain sur la RGPP notamment et la réforme de la DAF... ou ce genre d'attitude à sans doute décrédibilisé plus d'un archiviste…
La mise en ligne gratuite du document ou des données brutes, en l'espèce l'acte d'état civil, restera bien entendu gratuite et constituera le prolongement naturel de la mission d'un service d'archives public. En revanche, les travaux de recherche ou de synthèse de dépouillement effectués sur ces documents ou données brutes occasionnent des heures de travail pour un prestataire de service (cabinet de généalogie, etc.). Que ces travaux soient effectués à la demande d'un client ou systématiquement (cas des relevés systématiques), il n'y a rien de choquant à ce que ce travail soit rétribué à sa juste valeur.
Par ailleurs, les contrats d'externalisation des travaux de numérisation de l'état civil à un prestataire privé prévoient d'une part la mise à disposition des fichiers au service d'archives concerné qui les met gratuitement en ligne, et d'autre part, les contrats prévoient la destruction par le prestataire des fichiers numérisés généralement au bout d'un an, sans utilisation commerciale possible, en effet "La réutilisation d'informations publiques ne peut faire l'objet d'un droit d'exclusivité accordé à un tiers", par ailleurs, le prestataire a été rétribué pour le travail de numérisation réalisé, il ne peut s'arroger le droit de commercialiser des fichiers numérisés au titre d'une rétribution du travail de numérisation réalisé.
Je pense qu'il ne faut pas se leurrer :les sociétés privées intéressées par l'état civil ne le sont que pour une seule raison : le rendement financier. Evoquer la gratuité pour les services publics qui ainsi seraient des concurrents évidents des mises en ligne payantes est être bien naïf. Les sociétés privées espèrent capter (et y arriveront) tout le public en proposant des avantages que le public n'a pas les moyens d'offrir (ou alors en délaissant toutes ses autres missions... et tous ses autres documents et publics non généalogistes stricto sensu) : indexation des personnes, produits dérivés, etc (il suffit d'aller voir sur ces sites).
La mise en ligne gratuite est un leurre. Les services d'archives publics, dans un contexte budgétaire serré et administrativement lourd, s'investissent dans des projets de numérisation qui vont finalement se retourner contre eux, contre le contribuable et à terme contre le citoyen.
Dommage, certains liens ne fonctionnent pas...
ce jour il y a un article sur le sujet sur eco(rue)89
http://eco.rue89.com/2010/06/16/com...
merci RL, liens corrigés
Bonsoir,
Je pense que les choses sont en train de se préciser et pas dans le sens le plus favorable aux généalogistes amateurs ni aux associations.
En effet xxxx.com lance un ultimatum aux AD en exigeant la communication des numérisations. Je crois que la réaction de la Fédé est encore une fois très faible. Les associations sont en train de se tirer une balle dans le pied en ne réagissant pas fermement. En effet il ne faudrait pas oublier que les associations ne peuvent venir sur le secteur marchand donc dès que celui-ci aura fait un travail, voire un simple commencement, il deviendra très difficile (impossible) à un cercle de refaire un tel travail et de le mettre à disposition de tous. C'est aussi cela qui est sous-jaccent! Il ne faut pas oublier que M. T.R. n'a pas laissé que de bons souvenirs vers la fin des années 90 dans le monde généalogique.
Le fait que le frère d'une ministre est aussi présent dans la direction, ou pas loin, doit aussi nous alerter sur la nocivité des choses.
Il est plus que temps de réagir avant qu'il ne soit trop tard, et que notre patrimoine archivistique ne nous soit, de fait, confisqué par une bande de marchand sans morale.
Bonsoir,
marrant quand même de lire Cimellia ! Le travail des archives ne vaut rien, il doit donc être mis gratuitement en ligne, à disposition du public, mais "en revanche, les travaux de recherche ou de synthèse de dépouillement effectués sur ces documents ou données brutes occasionnent des heures de travail" !
Avez-vous la moindre idée du temps - et de l'argent - qu'il faut à un département pour faire une base de données de plusieurs millions d'images ? Du nombre de personnes qu'il faut pour que ça ait l'air facile quand vous tapez sur votre clavier ? Pendant ce temps-là, ils font pas autre chose. Et on est tous là à dire que c'est un dû ! ben non.
Alors pour Cimellia le travail des uns vaut plus que le travail des autres ? Vous rigolez ? et ne me ressortez pas le coup des impôts qui ont déjà payé la numérisation, il y a un foyer sur deux qui le paie pas, l'impôt, alors...
Et avec nos impôts, ils choisissent ce qu'ils numérisent.
Vous savez ce qui va arriver quand les archivistes en auront bien marre de devoir donner les résultats de leur travail gratuitement, marre de voir tout le monde sauf eux se faire du fric (pour des motifs à la noix... la loi de messidor an II ! vous pensez bien que si c'était illégal de faire payer les actes en ligne, ils auraient déjà été attaqués)?
Je vais vous le dire : les archivistes vont arrêter de numériser ce qui intéresse les grosses sociétés qui veulent faire un maximum d'argent sur leur dos, et qui sera bien embêté ? C'est nous ! Parce que nous nous intéressons aux mêmes données (ou plutôt c'est l'inverse : c'est parce que nous nous intéressons à ces données que des NF s'y intéressent ensuite, le marché, c'est nous !).
Et bien il y a un truc très facile à faire et qui sera fait, je vous le parie : ils arrêteront la numérisation de ces trucs qui nous intéressent, et numériseront d'autres choses qui ne nous intéresseront pas. ou ils arrêteront la numérisation, encore mieux. Et on devra aller sur place.
Venez pas vous plaindre après ! Vous verrez si on peut obliger un archiviste à numériser ce qu'il ne veut pas !
Bonjour,
je voudrais signaler à Guillaume que la fameuse loi de Messidor a été abrogée il y a plus de 30 ans, par la loi de 1979 sur les archives... Et, bien évidemment, cette gratuité n'a pas été remise dans le Code du patrimoine...